Charles Baudelaire (1821-1867)
Les Bijoux
La très-chère était nue, et, connaissant mon cœur,
Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.
Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j'aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.
Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;
Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,
S'avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s'était assise.
Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !
— Et la lampe s'étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre !
Les Fleurs du mal, 1861.
Le 21 juin 1857, la première édition des Fleurs du Mal voit le jour. Le chef-d'oeuvre choque et très vite il est attaqué. Le Figaro écrit par exemple le 5 juillet : « Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l'esprit, à toutes les putridités du cœur ; encore si c'était pour les guérir, mais elles sont incurables ».
Baudelaire est l'objet d'un procès pour « outrage à la morale publique ». Le poème Les bijoux, jugé obscène, est interdit…
Dans une édition originale des Fleurs du mal offerte par Baudelaire au critique littéraire Gaston de Saint-Valry, découverte cent cinquante ans après sa parution, on trouve un neuvième quatrain inédit, ajouté de sa main au poème Les bijoux :
Et je fus plein alors de cette Vérité
Que le meilleur trésor que Dieu garde au Génie
Est de connaître à fond la terrestre Beauté
Pour en faire jaillir le Rythme et l'harmonie.
Pour ma part, je ne suis pas fâché qu’on ait oublié pendant un siècle et demi ce quatrain grandiloquent et qu’on ne le fasse pas figurer sur les éditions modernes...